Un poeme de Kateb Yacine , Porteuse d’eau, promis à Boudou dans un commentaire de son texte « Oui ça ne regarde personne »
( peut-être n'etait-ce pas le theme, mais ça m'a rappelé ce texte que je mets en ligne)
Porteuse d’eau
Je ne saurais dire son nom sans trahir le secret de sa demeure : elle pleurerait, sachez-le, la douce habitante du plus ancien taudis de la capitale, la noble porteuse d’eau à l’aube.
Détournez-vous quand elle circule ! Car elle n’a jamais pris garde à sa beauté, dans l’impasse où mon cœur ombrageux la poursuit, à l’aube, toujours à l’aube, quand la foule décimée gît comme une bête aux dents brisées que terrassent d’interminables couteaux.
Comme un poignard au sein de la foule, la fille des prolétaires porte un sceau d’eau et n’a pris garde à sa beauté.
Mais je veille hargneux à sa porte, enveloppé dans une cuirasse de silence, prêt à de séculaires chants d’amour……
Je ne dirai pas son nom : à le prononcer d’anciennes rancunes pourraient me clouer la gorge : elle ignore de quel poète elle éveilla la mémoire, celle qui me surprend sur tous les sentiers de la guerre et sait paraître à l’infini de ma prison.
Tirant durement sur mes chaînes de ses mains durcies au service du capital.
Elle a cinq ans et dissimule sa solitude sous de fières apparences d’épousée.
Elle a vingt ans et ses guenilles sous le vent éclairent une poitrine de marbre brun.
Elle apparaît le temps d’une charge comme un sourire de gréviste, comme la muse des dockers.
Celle que poursuit l’amour du peuple et qui fit hésiter à la passerelle des navires maint soldat en partance pour Saigon.
Je ne dirai pas son nom. Je lui ferai de mes poèmes farouches un ténébreux chemin jusque vers les comètes où rayonnera plus vif qu’un brasier son regard populaire.
Comme un miroir profond reflétant la nature, comme un phare tremblant au miroir des abîmes, comme un phénomène de l’histoire, comme une nouvelle terre déchirant la surface de l’éternité, elle est née dans la classe proscrite et nage dans mon sang au rythme de mes plus anciennes amours……
Kateb Yacine
L'oeuvre en fragments, pp 77-78
Sindbad
Commentaires
Kateb Yacine...euh...j'ai essayé une fois de lire sa Nedjma, je n'ai rien compris :(
Commentaire n° 1 posté par: Bouteille(site web) le 07/03/2007 - 12:16:10
O merci Saladin de nous avoir fait lire ce beau poème. Aucun tableau n'aurait pu exprimer ce que insinue en nous Yacine pas ces mots que bouge la brise de l'aube...Merci!
Commentaire n° 2 posté par: bachir(site web) le 17/03/2007 - 16:49:52
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