Quand j'étais petit
Je m'amusais à regarder le monde
La tête à l'envers
L'azur du ciel devenait
Un vide sombre et sans couleur
Dans lequel je m'imaginais tomber
Je voyais les maisons, avec fracas, se détacher
Je voyais les arbres se déraciner
Et les objets autour de moi
Virevolter vers le bas au ralenti
Echappant à la pesanteur de la terre
Puis avec les yeux perpendiculaires
Les arbres naissaient comme d'un mur
Sans assises et sans hauteur.
Cela m'amusait,
Comme des fourmis,
Les hommes marchaient sur le mur,
Et le remontaient sans effort.
Je m'amusais à regarder derrière les miroirs
Les espaces à l'envers que mes yeux créaient
Puis les assemblais l'un à côté de l'autre
Je les fusionnais
Et Je disais : ces espaces sont à moi
J'avais appris à les regarder
De biais, d'en bas et de derrière,
J'avais maîtrisé la perspective avec le temps
Depuis, je n'ai plus dormi,
Car comme dans les miroirs
Mon espace grandissait à chaque regard
Alors dans ces espaces j'ai mis
Ma terreur des incendies de nuit*
Consumant la récolte des paysans
Les maisons et les tapis
Les jeunes filles et les hommes
Se sont cachés dans les figuiers
Seules les mères comme avec des armes
Les prières au bout des mains
Protégeaient les enfants.
A elle seule la voix de ma mère
Occuperait cet espace en entier
Et je dois le dilater encore
Si je veux y mettre aussi
Sa silhouette illuminée et rougeoyante
Son ombre immense sur la falaise
J'y mets aussi avec moi mon frère
Comme des jumeaux
Et le froid tenace de l'aube
Pénétrant malgré les flemmes
Sous, à même la peau,
Une tunique à la hâte cousue
Dans un morceau de grosse laine
Reste, à la grenade, d'un autre incendie.
Quant à mes soeurs
Cette nuit là, je les ai perdues.
Brûlées vives ou sauvées par une tante ?
J'y mets encore
La file hagarde de ma famille
En balluchons sur les sentiers
Hommes, femmes et enfants,
En errance,
En exil vers les douars voisins.
Et de retour du proche exil
Ma chute de dos de mulet
Ma blessure et la vue de mon sang
M'ont mûri de vingt ans
Consolant ma soeur à peine nubile
Sanglotant de m'avoir laissé tomber
J'ai enregistré toutes ces perspectives
Mêmes furtives avec les flemmes
Et depuis, je n'ai plus dormi,
Car comme dans les miroirs
L'espace de ma mémoire
Avec chaque regard s'est agrandi
Comme adulte à quatre ans
J'ai mis quarante à redevenir enfant.